Ce matin je suis allé voir mon banquier, il n'allait pas très bien, il était tout pâle, il avait des cernes épaisses, les yeux mornes, et quand je lui ai parlé de mon découvert il a poussé un grand soupir, comme si ça ne l'intéressait pas, et soudain je me suis senti moins pauvre que lui, et ça m'a fait un choc.
Quelle tristesse de voir cet homme jusqu'ici sûr de lui, hautain dans sa superbe, capable de m'interdire de chéquier ET d'essayer de me fourguer des actions Eurotunnel dans la même journée, à présent ravagé, meurtri dans ses idéaux les plus sincères.
Hé oui, c'est la crise.
Jusqu'ici, c'était surtout la crise pour les petits Africains qui meurent de malnutrition. Ou pour les enfants Chinois qui travaillent à des cadences éhontées pour un salaire de misère. Ou pour les Irakiens, qui reçoivent chaque jour tellement de cadavres à enterrer qu'il faut réserver son lopin de terre deux mois à l'avance. Ou pour les Gitans, pour qui l'on vote des lois progressistes juste pour le plaisir de ne pas les appliquer. Ou pour les étrangers en situation irrégulière, qui doivent apprendre soit à raser les murs, soit à sauter par les fenêtres, deux spécialités généralement réservées à la race féline. Ou pour les habitants des favelas. Pour les coréens du Nord. Pour les femmes au Pakistan. Pour les Athées en Iran. Pour les homosexuels en Afghanistan. Pour les juges en Italie. Pour les non-fans de Carla Bruni en France.
Seulement, là, c'est la crise pour les gens qui, d'ordinaire, FABRIQUENT la crise. Forcément, ça déroute. C'est un peu comme si votre hamburger Quick se mettait à avoir la colique à votre place.
Alors ça m'a rappelé cette émission qui passait à la télévision naguère, qui s'appelait Vive la crise, et dans laquelle Yves Montand, après avoir été le chantre fidèle du stalinisme progressiste, se montrait le plus fervent défenseur du capitalisme triomphant, qu'on n'appelait pas encore libéralisme. Sacré Montand. Vive la crise ! nous disait-il tout sourire. Mais depuis, Montand est mort. D'une crise. Cardiaque.
Pourquoi ne pas retrouver cet entrain merveilleux ? Vive la crise ! Grâce à elle, notre président va pouvoir justifier d'un bilan économique catastrophique sans assumer ses responsabilités, notre ministre de l'Identité Nationale doubler voire tripler ses quotas parce qu'en temps de crise on ne peut pas se permettre d'assumer la misère des autres, notre Ministre des Sports expliquer les piètres performances françaises puisque la crise mine le moral de nos compétiteurs, et même Carla Bruni pourra se laisser aller à penser que si les français ne se sont pas jetés en masse sur son dernier disque, c'est à cause de la CRISE.
Si les banques font faillite, ce n'est pas grave : les Etats les rachèteront. Avec nos sous. Ceux qui sont dans les banques. C'est pratique, c'est comme déménager tout en restant dans le même quartier. Et les dirigeants incompétents, spéculateurs, de ces grands établissements français, découvriront tout à coup le bonheur d'être fonctionnaires. Vous savez, les fonctionnaires ?... Cette engeance qu'ils méprisent dans les dîners mondains mais qu'ils ont toujours reçu avec joie à leurs guichets, tant il est sécurisant d'avoir des clients stables, surtout quand on prône à longueur de journées la mobilité et la compétitivité puissance mille.
Vive la crise ! Elle nous révèle le vrai visage de tous ces idéologues du libéralisme, hier sauvagement anti-étatistes, aujourd'hui mendiant auprès des gouvernements de quoi s'assurer le financement de leurs vacances d'hiver à Courchevel.
Vais-je croiser demain mon banquier à l'ANPE, furetant parmi les annonces insipides et généralement bourrées de fautes d'orthographe que de braves employés nous assènent sur des tableaux de contreplaqué rance ? Vais-je pouvoir lui serrer la main, pour peu qu'il me reconnaisse, dans le couloir de l'assistante sociale, assis sur l'une de ces petites chaises en plastique rouge, suffisamment inconfortable pour que personne ne puisse s'y endormir par inadvertance ? Le verrais-je faire la queue à la caisse d'un Lidl, ou devant les locaux des Restos du coeur ?
Qu'il se rassure, si cela devait être le cas : une fois que le cap de la crise sera franchi, son ancien patron ne manquera pas de venir s'autocongratuler dans les médias, et de prôner dans des ouvrages richement édités les vertus du libéralisme, du renoncement public, et naturellement du système financier international.
Et peut-être alors que mon banquier, petit soldat fragile mais sincère, victime de la logique anthropophage qu'il a lui-même soutenu avec ferveur, réalisera ce qui fait que nous autres, sombres petits gauchistes vaguement smicards ou érémistes, droits-de-l'hommistes invétérés et écologistes à nos heures perdues, sommes si amers face au monde de demain, tel qu'il se dessine. Peut-être même comprendra t-il avec quelle force, quelle puissance, quelle violence, la Bourse nous brise les Couilles.
Alors, rien que pour cela : vive la Crise !
Mais en attendant, Montand peut reposer tranquillement dans sa tombe, du moins jusqu'à ce qu'on l'en ressorte à nouveau. Son message n'est pas perdu.
Le monde est toujours aussi con depuis sa mort qu'il ne l'était de son vivant.