Overblog Tous les blogs Top blogs Humour
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Le monde romanesque en ébullition.

Le monde littéraire est en pleine mutation : l'apparition du livre électronique ou la diffusion d'ouvrages en format pdf sur les réseaux pair-à-pair constituent, parmi d'autres, des motifs légitimes d'inquiétude pour les écrivains, les éditeurs, mais également les personnages célèbres voire mythiques qui emplissent le paysage romanesque. 

Ces derniers ont donc décidé de réagir en formant un syndicat, l'APR (Association des Personnages de Roman), bien décidé à protéger leurs droits. Elu à la quasi-unanimité, c'est Alonso Quijano, plus connu sous le pseudonyme de Don Quichotte, qui préside ce groupement d'un genre nouveau. 

« La situation des romans célèbres et de leurs personnages principaux est alarmante, déplore monsieur Quijano. Les jeunes d'aujourd'hui savent à peine qui je suis. Certains me confondent même avec Lucky Luke ! » Et pourtant, Don Quichotte n'est pas le plus à plaindre : après avoir énormément souffert de l'apparition des centrales nucléaires, la multiplication récente des éoliennes lui assure aujourd'hui un regain d'activité non négligeable. 

Ulysse ou Enée se trouvent dans des situations amplement plus périlleuses. Les épopées ne sont plus d'actualité, et de moins en moins de lecteurs semblent s'intéresser à leur sort. « Ça fait des siècles que je fuis Troie en portant mon père sur le dos, s'écrie Enée, fondateur mythologique incontesté de l'Italie antique. Et à part des sciatiques à répétition, qu'est-ce que j'y gagne ? »

D'autres motifs suscitent les récriminations des personnages célèbres. Ainsi, voilà plus d'un siècle que Bouvard et Pécuchet attendent, en vain, que le roman dont ils sont les héros éponymes soit achevé. Leurs demandes répétées sont pour le moment restées lettres mortes, Gustave Flaubert semblant snober ses personnages. « Le roman humoristique façon dix-neuvième n'a plus la côte, nous explique son avocat. Les gens veulent du Bigard, du Palmade, du Debbouze. Mon client ne saurait être tenu responsable de l'évolution des goûts du public ! »

Emma Bovary pour sa part ne désire pas participer au mouvement. « C'est vrai que je suis beaucoup moins lue qu'avant, mais un syndicat ça manque tellement de romantisme ! » déclare t-elle au Never Trust qui l'a croisé par hasard au sortir d'une pharmacie de Yonville où elle venait d'acheter une bonbonne d'arsenic. 

Tartarin de Tarascon fait également partie de ces nombreux personnages dont la situation est peu enviable. « Avec la montée du fanatisme religieux musulman, il ne se passe pas un jour sans que je reçoive des menaces de mort. Tout ça parce que Daudet a eu l'idée de me faire crier des blasphèmes contre l'Islam du haut d'un minaret ! » s'emporte t-il depuis le puits dans lequel il se cache depuis près de quinze ans.

Nous pourrions encore évoquer les cas douloureux de Paul et Virginie, ainsi que de Robinson Crusoë, des personnages passés de mode depuis l'apparition du Club-Med. Ou citer celui de Quasimodo, qui n'a pas gagné un sou sur le succès phénoménal de la comédie musicale Notre-Dame de Paris, et dont la laideur toujours aussi abominable le contraint aujourd'hui à travailler au Parc Astérix pour un salaire de misère. La liste serait longue, à vrai dire. Qui se soucie du sort de Lancelot, de Julien Sorel, de Lucien de Rubempré, de Zadig, etc. ? 

Seule la Justine de Sade n'a pas à se plaindre de l'évolution des moeurs : décriées à son époque, elle est aujourd'hui une actrice pornographique renommée. Quant aux personnages bibliques, ils affrontent la modernité avec philosophie : « tout le monde nous lit de travers, mais au moins les gens continuent de croire en nous. Je ne sais pas s'il faut s'en réjouir mais, pour être tout à fait honnête, ça nous arrange ! » nous confie monsieur Moïse. 

C'est encore Ferdinand Bardamu qui résume le mieux l'état d'esprit des personnages célèbres de roman en ce début de vingt-et-unième siècle : « Les gens c'est des cons... Ils ont de la merde plein les yeux et ça leur coule des oreilles... C'est comme ça... Faudrait une guerre ! un cataclysme, un machin plein de flammes pour les remettre à l'ordre... De la bousille... Que ça gicle du sang à pleines litrées... Sinon demain c'est les Chinois à Dunkerque !... Et c'est encore nous qu'allons nous faire encuguler ! » 

Pour le moment peu relayé dans les médias, qui leur préfèrent les personnages ternes et sans avenir des séries télévisées, le discours de l'APR va tenter de se faire entendre en organisant un certain nombre de manifestations au sein même des ouvrages de nos grands auteurs. Ainsi, ce samedi, un grand cortège de protestation est organisé à la page 147 des Misérables

« Ce n'est qu'un premier pas, menace Alonso Quijano. Nous n'excluons pas ensuite de faire grève. Que se passera t-il si Meursault refuse d'aller à la piscine dans l'Etranger ? Ou si Anna Karenine ne monte pas dans le train en partance pour Moscou ? Ou si Dolores Haze préfère aller faire du vélo plutôt que de rester dans sa chambre au moment où sa mère fait visiter la maison à Humbert Humbert ? Ou si Jacques et son maître choisissent de rester à l'auberge toute la journée plutôt que de prendre la route ? »

Le ministère de la Culture a fait savoir qu'il ne saurait être question de tolérer que des milliers de lecteurs soit ainsi pris en otage par un mouvement de grève aussi radical, mais n'envisage pas pour autant d'ouvrir des négociations. Le problème reste donc entier.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article