Le réveil sonne à quatre heures du matin et je le fais taire d’une main morne. J’aurais préféré rester au lit mais pas le choix : le travail n’attend pas. J’aurais pu décliner cette offre étant donné que rentrer des chiffres sur un ordinateur durant huit heures par jour dans un bureau situé à plus de cent kilomètres de chez moi n’est pas spécialement ce à quoi me destinaient mon Doctorat en Lettres, mon Master de philosophie et ma Licence en Sciences du langage, mais j’étais contraint d’accepter sous peine d’être radié des listes des demandeurs d’emploi et de voir mon visage publié dans le Figaro avec la mention : « Fainéant d’assisté » écrit en gras par-dessus. Alors bon.
Le temps de me raser et de me brosser les dents, j’écoute France-Info qui annonce que le Ministre de l’Immigration et de l’Identité Nationale, monsieur Harlem Désir, se refuse à surseoir à l’expulsion de quinze Coréens du Nord qui demandaient l’asile politique. « Nous avons vendu trois Rafale d’occasion à ce pays, c’est donc bien qu’il s’agit d’une démocratie exemplaire, et le fait que ces personnes y soient condamnés à mort ne signifie pas que nous ne devons pas les expulser. La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, ni tous les pleurnichards de la planète ! »
Je m’habille puis descend les escaliers de mon immeuble, à défaut de prendre l’ascenseur qui est payant depuis six mois. Je croise le facteur de la compagnie Poste-Express et lui tend un billet de dix euros en échange de mon courrier. « Ah non, c’est douze euros aujourd’hui monsieur, il y a un peu plus de publicités que d’habitude ! » Bon. Alors je rajoute une pièce de deux euros, prend le kilo cinq cents grammes de prospectus dans mes deux bras et le déverse dans la poubelle de l’immeuble en ne gardant que les deux enveloppes qui me sont réellement destinées.
Je marche dans la rue d’un pas preste et merde ! voilà que je vois mon bus écologique de la société Areva-Hulot s’en aller sans moi quelques mètres plus loin. Je cours dans l’espoir de le rattraper mais un policier m’interpelle immédiatement. « Vos papiers ! Vous ne savez pas que depuis qu’un jogger a renversé une poussette dans la rue et que cela a fait la une des journaux, il n’est plus autorisé de courir sur les trottoirs des agglomérations ? Conformément aux dispositions émises par le Ministère de l’Intérieur et de l’Identité Nationale, je dois vous dresser une contravention de deux cents euros et procéder à un prélèvement de votre ADN.
— Mais on m’a déjà prélevé mon ADN la semaine dernière, quand je suis allé à la mairie pour me faire faire une nouvelle carte d’identité !
— Oui mais ce n’était pas pour le même fichier. A la mairie, c’était pour le LCID, le Listing des Citoyens Imprudents ou Distraits. Tandis que là, c’est pour le CDP, le Classement des Délinquants Pédestres. Et que je ne vous y reprenne pas, hein ! Sinon vous serez bon pour le CDPR, le Classement des Délinquants Pédestres Récidivistes !
— A propos monsieur l’agent, est-ce que j’ai le droit de consulter les informations sur moi qui sont contenues dans ces fichiers ?
— Bien entendu, la CNIL a veillé à ce que cela soit possible. Tout ce que vous avez à faire, c’est adresser au Ministère du Renseignement et de l’Identité Nationale une demande de consultation en trois exemplaires, dûment motivée et paraphée par un avocat, puis de vous présenter à la Préfecture avec un bidon d’essence et une boîte d’allumettes en menaçant de vous immoler par le feu. Et là, logiquement, on devrait accéder à votre requête. Bon, voilà votre amende. Je vous laisse, je viens d’écraser un enfant sur un passage piéton et je voudrais aller me faire relaxer en comparution immédiate au Tribunal avant l’heure du déjeuner. »
Je prends l’amende et la fourre dans ma poche. Comme j’ai le temps avant que le prochain bus n’arrive, je rentre chez le marchand de journaux situé à côté de l’abribus pour m’y procurer quelque lecture. Les magazines proposent tous des unes plus ou moins similaires : on vante la réussite politique de Jean Sarkozy qui vient d’être nommé, en plus de ses fonctions de conseiller régional, de maire et de sous-ministre des Anciens Combattants et de l’Identité Nationale, Ambassadeur de France à Monaco. Les quelques personnes qui osent parler de népotisme sont quant à elle accusées de fraude fiscale massive ou de détention de matériel pédopornographique sur leurs ordinateurs. L’Express, pour sa part, dresse un bilan des deux mandats présidentiels de Barack Obama aux Etats-Unis. Il a résolu le conflit Israélo-Palestinien, convaincu l’Iran de renoncer à la bombe atomique et à l’antisémitisme, mis fin à l’épidémie de SIDA en Afrique, ramené la paix et la démocratie en Irak et en Afghanistan, et fait diminuer de moitié le taux d’obésité dans son pays. Le journal titre : « Obama, un bilan décevant : Nicolas Sarkozy aurait fait mieux ! »
Je cherche le Canard Enchaîné mais il a encore été saisi cette semaine. Courrier International, pour sa part, n’est plus en vente que dans les sex-shops. Spirou propose les Aventures de Petit Louis, en passe de devenir plus populaires que celles de Titeuf, surtout depuis que Zep a été nommé Ministre du Développement Durable et de l’Identité Nationale. Finalement, je m’achète un exemplaire du Nouvel Observateur qui propose en couverture une photographie de François Fillon, toujours premier ministre. Il a perdu vingt kilos et ressemble à un vieillard atteint de malnutrition. Son visage est recouvert de bleus et de bosses. « Le Président de la République et moi travaillons en bonne entente et main dans la main », affirme t-il en esquissant un sourire édenté.
Finalement le bus arrive. Je monte dedans et me dirige vers les places du fond, les strapontins les plus confortables étant réservés aux gens qui possèdent une Rolex. Comme le veut la consigne édictée par le Ministère de la Culture et de l’Identité Nationale, dirigé par Jean-Marie Bigard, la dernière chanson de Carla Bruni tourne en boucle dans les enceintes du véhicule.
Mon mari
Il est tout p’tit,
Mais c’est un grand
Président.
Quand il parle,
Il m’fait penser
Au Grand Charles
En mieux habillé.
Deux heures plus tard j’arrive enfin au bureau. Je montre ma carte de non-syndicaliste au personnel de la Sécurité, conformément aux nouvelles directives du Ministère du Travail et de l’Identité Nationale, puis me plonge sur mon clavier et dans mes chiffres. Ma collègue de bureau est très jolie. Elle me plait, et je lui plais. Mais comme nous n’avons pas le droit de nouer des relations extraprofessionnelles sous peine de licenciement sans indemnités, elle se contente de se pencher un peu pour me laisser entrevoir ses seins dans son décolleté, et moi je regarde d’un œil furtif en prenant garde de ne pas me faire attraper par le directeur qui pourrait me dénoncer au Ministère des Bonnes Mœurs et de l’Identité Nationale dont Christine Boutin a obtenu la création et que dirige actuellement monsieur Philippe de Villiers.
Ma journée de travail finie, je lui adresse un petit sourire et me rends à la gare, les bus ne circulant plus. Juste avant, je passe par le bureau de tabac pour m’y acheter un paquet de Pall Mall à cinquante euros. Moins cher que les autres, mais il n’y a que trente grammes. Conformément aux directives gouvernementales, les autres clients me donnent des coups et me font des crocs-en-jambe en me serinant le slogan actuel des campagnes anti-tabac télévisuelles : « Fumer c’est pour les salauds, fumer c’est pas beau ! »
La salle d’attente de la gare diffuse France-Inter, dont les programmes ont quelque peu changé depuis quelques années. L’émission de Daniel Mermet a été remplacée par des discours libéraux de Christophe Barbier, et Frédéric Lodéon ne diffuse plus que des chansons de Michel Sardou ou de Johnny Hallyday. J’apprends durant le bulletin d’informations que les chiffres de la délinquance sont en baisse, et c’est vrai que je ne me suis fait taper dessus que deux fois dans la rue ce mois-ci, contre six pour le mois précédent. Toujours en matière de chiffres, la Ministre du Travail et de l’Identité Nationale, madame Paris Hilton, se félicite avec son accent charmant d’observer une baisse notable de la hausse des suicides chez France Telecom. « Cinquante employés seulement se sont pendious cette année, c’est donc un immense siouccès que nous devons à la gestion très hioumaine du nouveau director de cette entreprise, mister David Pujadas ! »
Enfin, lorsque le train arrive, je monte dedans et ouvre mon courrier. La première lettre est un rappel de cotisation de l’UMP. J’étais obligé de prendre ma carte si je voulais conserver le droit de porter des chaussettes et des caleçons. La seconde est un courrier commun émanant des laboratoires Sanofi et Novartis.
« Monsieur,
Pour le quatrième hiver consécutif, vous n’avez pas contracté de grippe A, ni tout autre virus présent actuellement sur votre territoire. Nous vous rappelons que votre bonne santé insistante constitue une menace pour l’équilibre financier de l’industrie pharmaceutique. Aussi, et selon le décret édicté par le Ministre de la Santé et de l’Identité Nationale, monsieur Jean-Pierre Coffe, nous vous demandons de nous adresser un chèque de cinq cents euros en échange duquel vous sera remis, moyennant un petit supplément de trente euros pour les frais de port, un manuel explicitant les dangers que constituent le socialisme et le communisme pour l’organisme, et les meilleurs moyens pour s’en prémunir. »
Je feuillette ensuite un exemplaire du Figaro que quelqu’un a laissé traîner, y apprenant que l’appartement de Ségolène Royal a encore été cambriolé pour la onzième fois ce trimestre, ce qui prouve bien, conclut le journaliste, que cette femme mène une mauvaise vie. Je découvre également que les Banques vont bénéficier d’un allègement d’impôts exceptionnel cette année, leurs chiffres d’affaires étant tellement élevés que le Ministre des Finances et de l’Identité Nationale, monsieur Marc-Olivier Fogiel, n’a pas le cœur de les priver « de tant de bons gros sous », pour reprendre ses termes. Enfin, la chasse aux espèces en voie de disparition ne sera ouverte cette année que du premier février au trente et un décembre, ce qui provoque la colère du CNPT. La FNSEA se montre solidaire des chasseurs, se considérant elle aussi victime d’une injustice en constatant que le Ministère de l’Agriculture et de l’Identité Nationale ne versera cette année aux producteurs bretons d’algues vertes que trois cents milliards d’euros de subventions au lieu des quatre cents espérés.
Sur ce, je repose le journal et me laisse somnoler doucement. Je tombe dans un demi-sommeil tandis que le train roule mollement et je m’immerge dans un monde où le spectacle permanent n’a pas encore remplacé la politique, où l’on peut traverser une rue sans se retrouver filmé sous tous les angles, où l’intégrité morale des individus est respectée dans leur vie privée comme sur leur lieu de travail, où la religion n’empoisonne pas la vie de ceux qui n’y adhèrent pas, où le mérite a encore un sens et l’intelligence encore une place.
Et je me réveille en sursaut, pris de sueurs froides, et tâte la petite puce électronique implantée dans le bas de mon crâne. Et je me dis « merde, encore un rêve
non-conforme... Ce coup-ci, je suis bon pour la Correctionnelle ! »
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